Les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité chez les femmes, et elles peuvent être liées au travail. Marie Pezé, docteure en psychologie, nous explique pourquoi, et comment, améliorer la prévention.
La double charge mentale, professionnelle et domestique, qui pèse encore majoritairement sur les femmes aggrave-t-elle les risques d’accidents cardio-vasculaires ?
Cela me semble évident. En France, aujourd’hui, le taux d’emploi des femmes est très élevé : 80 % des femmes de 25 à 49 ans sont actives. Mais, si plus personne ne conteste le droit au travail pour les femmes, leur place est tolérée à condition que la prise en charge des enfants et de la vie domestique qui leur incombe traditionnellement et socialement soit assurée et invisible. Pour une femme, travailler ne change rien dans la répartition des responsabilités familiales.
L’organisation du travail ne prend pas en compte la charge temporelle et mentale des impondérables familiaux, qui incombe systématiquement aux femmes. Les aléas du travail « reproductif » – maladies des enfants, vacances, activités extrascolaires, réunions avec les professeurs, etc. – entrent fréquemment en conflit avec les contraintes d’un emploi. Les absences qui en découlent, tout comme les congés maternité, relèvent de « l’absentéisme féminin ».
Tandis que, pour les hommes, les valeurs guerrières véhiculées par l’organisation du travail s’inscrivent dans la droite ligne de leur identité de genre, les femmes doivent tenir la contradiction entre d’un côté, le désir affirmé de travailler et, de l’autre, la nécessité de continuer à assumer la sphère familiale. Et ce, sans se plaindre des tensions que provoque leur activité professionnelle au sein de la famille ni de celles que provoque la charge mentale familiale dans leur travail. Qu’elles se débrouillent !
« Pour une femme,
travailler ne change rien
dans la répartition des responsabilités familiales »
Le fait de ne pas avoir le temps de tout assumer entraîne souvent le sentiment de ne pas être à la hauteur, de tout faire « à peu près ». Et si elles essaient de tout faire, elles paient un tribut somatique très fort. Dans les consultations « Souffrance et travail », nous avons de plus en plus de femmes cadres. Certaines d’entre elles vont vraiment très mal. La face sombre de la montée en puissance des femmes sur le marché du travail est donc leur confrontation aux mêmes pathologies que les hommes et l’invisibilité totale des contradictions spécifiques qu’elles doivent gérer.
Des études épidémiologiques aux États-Unis indiquent des associations significatives entre les risques psychosociaux et la mortalité par accident cardio-vasculaire. Les femmes sont-elles davantage exposées à ces risques psychosociaux, tous métiers confondus ?
Les conditions de travail se détériorent rapidement et gravement, et pas uniquement pour les cadres. Les troubles musculo-squelettiques, les syndromes anxio-dépressifs, les décompensations psychosomatiques, les névroses traumatiques faisant suite à des accidents du travail ou à des situations de harcèlement professionnel ne sont pas des phénomènes mineurs.
Parmi les cibles privilégiées de cette détérioration : les femmes. D’autant plus si elles ont un statut précaire et sont à la tête d’une famille monoparentale. Pour préserver sa santé au travail, il semble préférable d’être un homme de 30-35 ans, qualifié, en CDI, européen, qu’une femme intérimaire, ayant des enfants à charge, non qualifiée et issue d’un pays du Sud.
Certaines tendances dans l’évolution de l’emploi féminin sont par ailleurs préoccupantes : temps partiel imposé, accroissement du travail en horaires décalés, déqualification à l’embauche, augmentation des contraintes de rythme, répétitivité des tâches. Qui s’interroge sur le stress de toutes ces femmes qui font le ménage entre 18 heures et 21 heures, loin de chez elles, pendant que leurs enfants sont seuls à la maison ? Il pourrait être intéressant de se soucier de leur santé cardio-vasculaire… Sur la santé au travail des femmes, et son implication en termes de mortalité, il y a vraiment une forme de cécité qu’il faut lever.
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